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Avec les régimes militaires ou vendu à l’Occident : est-ce vraiment aussi binaire ?

La controverse soulevée par Tiken Jah Fakoly, cet artiste ivoirien engagé dont les paroles portent souvent l’écho des luttes africaines, nous renvoie à une question fondamentale : celle de la légitimité politique et des chemins de la souveraineté sur le continent.


Dans une déclaration récente, il a exprimé son inquiétude face aux dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES), Mali, Burkina Faso et Niger, estimant que leur trajectoire pouvait donner le sentiment d’une prise de pouvoir destinée à se prolonger sans validation populaire claire. Cette position a naturellement divisé. Pour certains, elle constitue une alerte démocratique nécessaire. Pour d’autres, elle paraît insuffisamment attentive aux réalités sécuritaires et au rejet profond des systèmes politiques précédents, souvent perçus comme dépendants de logiques extérieures.


Tiken Jah Fakoly artiste ivoirien engagé

Ce que l’histoire nous enseigne vraiment


L’histoire politique africaine montre, il est vrai, que certaines figures majeures ont émergé dans des contextes de rupture. Mais elle montre tout autant que ces trajectoires restent ambivalentes et rarement reproductibles.


Kwame Nkrumah, souvent convoqué dans ces débats, accède au pouvoir par les urnes dans le contexte de l’indépendance ghanéenne en 1957, incarnant une voie de légitimation populaire forte. À l’inverse, Jerry Rawlings au Ghana (1979, 1981) ou Thomas Sankara au Burkina Faso (1983) arrivent par des coups d’État avant d’engager, chacun à leur manière, des transformations profondes. Dans certains cas, comme celui de Rawlings, une transition électorale a suivi. Dans d’autres, l’expérience a été brutalement interrompue ou a dérivé vers des formes de pouvoir prolongé.


Ces précédents invitent à la prudence analytique : si des ruptures militaires ont parfois ouvert des cycles de refondation, l’expérience comparée montre qu’elles débouchent le plus souvent sur des régimes durables peu enclins à se dessaisir du pouvoir. Autrement dit, l’histoire africaine n’offre ni validation automatique des coups d’État, ni condamnation mécanique de toute transition issue d’une crise profonde.


Les transitions récentes : entre légitimation et vigilance


Plus récemment, plusieurs trajectoires africaines ont ravivé ce débat. En Guinée, le général Mamadi Doumbouya, arrivé au pouvoir par le coup d’État de septembre 2021 contre le président Alpha Condé, lui-même issu d’un processus électoral, a ensuite conduit une transition politique débouchant sur l’élection présidentielle de 2025, qu’il a remportée.


Au Gabon, le général Brice Oligui Nguema, auteur du renversement d’Ali Bongo en août 2023 après plus d’un demi-siècle de domination politique de la famille Bongo, a également organisé l’élection présidentielle d’avril 2025, à l’issue de laquelle il a été proclamé vainqueur.


Même si ces scrutins ont suscité des débats sur leur degré d’ouverture et de pluralisme, ces séquences confirment qu’une partie des transitions militaires contemporaines cherchent à se doter d’une légitimation électorale. Elles n’épuisent toutefois pas le débat sur la qualité des processus politiques engagés ni sur leur capacité à garantir, dans la durée, une gouvernance pleinement stabilisée et consensuelle.


Le risque réel des transitions prolongées


Dans ce contexte, une vigilance particulière s’impose. L’expérience comparée montre que les transitions militaires prolongées comportent un risque réel de consolidation autoritaire, surtout lorsque les calendriers électoraux restent flous, que les contre-pouvoirs sont affaiblis ou que l’espace civique se rétrécit progressivement.


Reconnaître ce risque ne revient pas à nier les crises de légitimité qui ont précédé certaines ruptures, mais à rappeler une exigence constante : la souveraineté politique ne peut durablement s’affirmer sans mécanismes crédibles de responsabilité publique et de limitation du pouvoir. C’est précisément dans cet équilibre exigeant que se joue la crédibilité des refondations en cours sur le continent.




C’est dans cette zone de tension que se situent aujourd’hui les États de l’AES, dirigés par Assimi Goïta au Mali, Ibrahim Traoré au Burkina Faso et Abdourahamane Tchiani au Niger. Leurs prises de pouvoir ont été justifiées par la lutte contre le terrorisme, la dénonciation de la corruption et la volonté affichée de rompre avec certaines dépendances extérieures, notamment vis-à-vis de la France. Ces arguments rencontrent un écho réel dans une partie des opinions publiques sahéliennes.


Mais pour que cette dynamique s’inscrive durablement dans une légitimité incontestable, une condition demeure centrale : la clarification crédible des trajectoires de transition et des mécanismes de reddition de comptes. C’est précisément le point de vigilance soulevé par Tiken Jah Fakoly, et il mérite d’être entendu sans caricature.


Inventer des modèles hybrides, ancrés et souverains


Plus largement, le débat révèle une fatigue politique profonde vis-à-vis de formes de démocratie perçues comme purement procédurales. Dans plusieurs pays africains, les élections multipartites ont parfois coexisté avec la corruption, le clientélisme et une dépendance économique persistante. Ce constat nourrit la recherche d’alternatives plus enracinées dans les réalités sociales du continent.


Pour autant, l’enjeu pour l’Afrique n’est ni de sacraliser les ruptures militaires, ni de reproduire mécaniquement des modèles institutionnels importés. Il est d’inventer des formes de gouvernance qui conjuguent trois exigences non négociables : souveraineté réelle, participation populaire effective et limitation du pouvoir dans le temps.


Les traditions politiques africaines, qu’on pense aux mécanismes de consensus chez les Yoruba ou aux systèmes de délibération communautaire chez les Akan, rappellent qu’il existe, dans l’histoire du continent, des ressources pour penser autrement la légitimité. Non pas en opposition simpliste avec les principes démocratiques contemporains, mais en enrichissement.

L’Afrique n’a pas besoin de choisir entre imitation et rupture permanente. Elle peut élaborer des modèles hybrides, où la souveraineté ne s’oppose pas à la responsabilité, et où la stabilité ne se construit pas au prix de la voix des peuples.


Au fond, la controverse autour de Tiken Jah Fakoly ouvre un espace salutaire : celui d’un débat africain sur les formes légitimes du pouvoir. Non pour banaliser les coups d’État dont l’histoire montre les dérives fréquentes, mais pour interroger lucidement les impasses des systèmes existants et les conditions d’une refondation politique durable.


L’Afrique n’a pas à imiter. Elle a à construire, avec mémoire, lucidité et exigence.


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À propos de l’auteure

Mélina Seymour est une auteure afro-descendante, entrepreneure culturelle fondatrice de Seymour Creation. Originaire de la Guadeloupe, et résidente au Canada, elle évolue entre les Antilles, l’Amérique du Nord et l’Afrique. Elle est titulaire d’un Master interdisciplinaire des dynamiques Africaines. Ses livres qui pourraient vous intéresser : Panafricanisme culturel : l’action des femmes afro-descendantes (AB Alke Bulan. Février 2026) et Quand l’Afrique (r)appelle ses enfants afro-descendants (Nestor. Juin 2025)

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