Regard afro-descendant pour l’unité ouest-africaine
- SEYMOUR MELINA

- 29 déc. 2025
- 3 min de lecture
L’afro-descendante guadeloupéenne que je suis revient tout juste du 9e Congrès panafricain
de Lomé, où j’ai été désignée, parmi plus d’une centaine de congressistes, pour remettre les conclusions de nos travaux au président de l’Assemblée nationale togolaise ; et depuis Welland, sur les rives du Niagara, là où l’eau semble encore porter la mémoire de nos traversées atlantiques, j’écris ces lignes. Ces lieux et ces expériences ne me placent ni au- dessus des réalités africaines ni à distance de leurs tensions : ils me rappellent surtout combien les attentes populaires, ici comme là-bas, dépassent désormais les cadres institutionnels et les oppositions figées.

Je regarde l’Afrique de l’Ouest non comme une carte fracturée, mais comme un tissu vivant, traversé de fils visibles et invisibles que nous avons, collectivement, la responsabilité de retisser. Mon propos n’est ni de juger les choix souverains des États, ni de trancher depuis l’extérieur, mais d’interroger ce que nos fractures internes produisent sur notre destin commun.
Je refuse de réduire l’avenir de la région à une opposition binaire entre l’Alliance des États du Sahel, née d’une quête légitime de souveraineté, et la CEDEAO, héritière d’un projet d’intégration forgé il y a plusieurs décennies. Avant même l’intervention des puissances extérieures, nous participons parfois, souvent malgré nous, à entretenir des fractures entre Sahéliens et peuples côtiers, entre voisins liés par l’histoire, la culture et les circulations humaines. Les invectives sur les réseaux sociaux, les soupçons frontaliers, les dénigrements mutuels finissent par fragiliser nos défenses collectives face à des menaces qui, elles, ne reconnaissent ni frontières ni sigles.
Imaginer un dialogue entre des dirigeants issus de trajectoires politiques différentes n’est pas un appel à la capitulation, mais à la co-construction. L’histoire ouest-africaine nous enseigne que les divergences idéologiques n’ont jamais empêché, lorsqu’elles étaient assumées et discutées, l’émergence de projets communs. Les désaccords entre Modibo Keïta et Félix Houphouët-Boigny dans les années 1960 n’ont pas conduit à l’éclatement durable, mais ont préparé le terrain d’une coopération régionale fondée sur le commerce, la mobilité et l’interdépendance.

Ancrée dans la sagesse Yoruba, où les Orishas unissent les forces plutôt que de les opposer, je crois que l’unité ne signifie ni uniformité ni effacement des divergences. Elle suppose la capacité à ne pas transformer nos désaccords en ennemis intérieurs. Les tensions actuelles autour de la sécurité, des alliances ou des sanctions témoignent d’une vitalité politique réelle ; elles deviennent toxiques lorsqu’elles masquent notre interdépendance profonde.
Aujourd’hui, entre le lancement de la Force unifiée de l’AES, les initiatives médiatiques sahéliennes, et les appels répétés de la CEDEAO au dialogue, une opportunité existe : celle d’imaginer une sécurité régionale partagée, une économie inclusive fondée sur des projets communs et des circulations protégées, et une diplomatie où les peuples, et pas seulement les États, se parlent réellement.
De Niamey à Abidjan, de Bamako à Dakar, les peuples ouest-africains partagent une réalité
que les frontières politiques ne peuvent effacer. Les menaces transfrontalières touchent les
déserts comme les côtes. Reconnaître nos rancœurs internes comme un défi majeur, sans
les nier ni les moraliser, est peut-être la première étape vers une convergence stratégique
durable.
Marcus Garvey nous invitait à penser l’Afrique comme une communauté de destin.
Malcolm X nous rappelait que la dignité ne se négocie pas.
Martin Luther King nous enseignait que la transformation passe par la
compréhension, non par la haine.
Depuis l’afro-descendance, où les mémoires fragmentées aspirent à la complétude, nous
voulons être une voix qui relie, qui ouvre des espaces de jonction, et qui rappelle que paix,
prospérité et souveraineté collective ne sont pas des idéaux abstraits, mais des nécessités
historiques.
La question n’est peut-être pas de savoir quel bloc l’emportera, mais si nous saurons
empêcher que nos divisions deviennent le terrain de jeu d’intérêts qui ne servent ni nos
peuples ni notre avenir commun.




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