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Mélina Seymour : de la parole à la pensée, le parcours d’une femme engagée

Il existe dans certaines trajectoires une évolution que l’on préfère souvent taire ou garder pour soi, par crainte d’être incompris. Pourtant, ce mouvement intérieur est réel : celui qui conduit, peu à peu, d’une parole engagée dans l’action à une pensée qui cherche à analyser, comprendre et laisser une trace.


Dans ma vie, ce chemin ne s’est pas fait par rupture. Il s’est construit par étapes.

Très jeune en Guadeloupe, je me suis engagée sur une question qui touchait directement ma génération : la violence aux abords et à l’intérieur des établissements scolaires. Avec d’autres lycéens, nous avons porté cette parole dans l’espace public. Il s’agissait de défendre nos camarades, de dire ce que nous vivions, de refuser que certaines réalités soient banalisées. C’est ainsi que j’ai commencé à être invitée dans les médias pour témoigner et expliquer ce que traversait la jeunesse guadeloupéenne. Cette première étape m’a naturellement conduite vers le journalisme.


Je suis devenue journaliste et animatrice télévisée en Guadeloupe


De l’autre côté du plateau, mon rôle consistait à poser des questions, relancer les échanges, organiser la discussion. Je recevais des chercheurs, des responsables associatifs, des acteurs politiques et économiques, des représentants de la société civile. À travers ces débats, j’observais la manière dont se construisait la parole publique sur les grandes questions de notre territoire.


Le journaliste relate les faits. L’animateur anime, distribue la parole, modère les échanges. Ces rôles sont essentiels dans une société démocratique. Mais avec le temps, une frustration s’est installée. Interroger et organiser la parole des autres est une responsabilité importante, mais je ressentais de plus en plus fortement le besoin de formuler aussi ma propre lecture du monde.


Je ne voulais plus seulement observer ou relater les événements. Je voulais participer au mouvement des idées. C’est aussi ce qui m’a conduite à m’engager en politique à un moment de mon parcours. Parce que j’avais une vision, des convictions, une analyse des réalités sociales et des transformations que je voyais à l’œuvre dans mon territoire.


Mélina Seymour, Journaliste à Canal 10. Guadeloupe, 2013.
Mélina Seymour, Journaliste à Canal 10. Guadeloupe, 2013.

L’écriture a très tôt accompagné ce cheminement


Mon premier livre, Jeunes d’outre-mer : le cas de la Guadeloupe, (Éditions Nestor, 2016) portait déjà cette intention. Derrière un titre qui pouvait paraître scientifique, il s’agissait avant tout de donner la parole à différents acteurs de la société guadeloupéenne : des jeunes, des intellectuels, des chercheurs, des éducateurs. Ce livre cherchait à faire dialoguer les expériences et les regards pour mieux comprendre ce qui traversait la jeunesse et la société guadeloupéenne.


Par la suite, l’écriture est devenue un socle


Livre après livre, elle s’est imposée comme un espace où la réflexion pouvait se déployer autrement que dans l’urgence médiatique. Là où l’espace public fonctionne souvent dans la réaction immédiate, l’écriture permet de relier les expériences, de prendre du recul, d’élaborer une pensée. C’est dans ce même esprit que j’ai repris des études en sciences humaines et sociales, puis entamé un doctorat. Non pas pour accumuler des titres, mais parce que la recherche permet d’inscrire une réflexion dans un cadre plus structuré et plus durable. Au fond, il s’agit de laisser une trace. Une trace intellectuelle et scientifique des questions qui nous traversent collectivement, des transformations de nos sociétés, des réalités qui frappent nos territoires de plein fouet.


Avec le recul, je vois clairement que mon parcours a toujours navigué entre plusieurs mondes : le terrain, l’engagement, les médias, l’écriture et la réflexion intellectuelle. Ces dimensions ne s’opposent pas, mais elles se nourrissent. Le terrain donne la matière. L’engagement confronte aux réalités concrètes. L’écriture permet de transformer ces expériences en pensée.


Mélina Seymour, Autrice du livre : Jeunes d'outre-mer, le cas de la Guadeloupe. Éditions Nestor, 2016
Mélina Seymour, Autrice du livre : Jeunes d'outre-mer, le cas de la Guadeloupe. Éditions Nestor, 2016

Mais il existe aussi une dimension plus large, qui concerne la manière dont les femmes sont perçues dans l’espace public.


Très souvent, lorsque les femmes parlent avec chaleur, énergie ou intuition, elles sont rapidement classées dans la catégorie de l’émotion.

Leur spontanéité, leur présence, leur capacité à s’exprimer deviennent ce que l’on retient d’elles. À l’inverse, les hommes, même lorsqu’ils improvisent ou parlent avec la même spontanéité, sont plus facilement perçus comme des penseurs.


Dans beaucoup de trajectoires publiques féminines, il existe ainsi une forme de piège : quand une femme est directe, vivante, expressive, on retient son charisme ou son énergie, et l’on oublie parfois qu’il existe derrière cela une pensée construite. Oui, je suis une femme engagée. Une femme active dans le vivant, présente dans l’action, qui parle souvent avec la spontanéité du cœur. Mais cette spontanéité, que l’on classe parfois trop vite au rang de l’émotion, n’exclut pas la pensée. Au contraire, elle peut en être une expression. Car la réflexion ne naît pas seulement dans les bibliothèques ou dans les cadres académiques. Elle se nourrit aussi de l’expérience, des rencontres, des engagements et des réalités observées sur le terrain.


Si j’ai voulu traverser toutes ces étapes, le militantisme, les médias, l’action publique, l’écriture, la recherche, l'entrepreneuriat culturel, c’est précisément pour en arriver à ce point d’équilibre : pouvoir participer à la construction d’une pensée. Une pensée qui dialogue avec les réalités du terrain, qui analyse les transformations sociales et qui contribue à laisser une trace intellectuelle sur les questions qui nous concernent collectivement.


Aujourd’hui, je me reconnais pleinement dans cette position : celle d’une femme habitée par plusieurs mondes à la fois. Le monde de l’action, celui de l’engagement, et celui de la pensée.

Et c’est peut-être précisément à l’endroit où ces mondes se rencontrent que peut naître une parole qui compte.


Les ouvrages publiés de l'autrice Mélina Seymour
Les ouvrages publiés de l'autrice Mélina Seymour

Pour rappel : Mélina Seymour est autrice, essayiste et entrepreneure culturelle guadeloupéenne. Elle vit au Canada depuis une décennie. Elle est notamment l’autrice de plusieurs ouvrages consacrés aux questions de société, aux diasporas afro-descendantes et aux dynamiques culturelles entre les Antilles, l’Afrique et le Canada.

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