Conversation libre avec Mélina Seymour, cinq questions pour laisser une empreinte
- SEYMOUR MELINA

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À l'occasion de la parution des deux derniers ouvrages de Mélina Seymour, autrice afro-descendante, Ce que l’immigration fait au Québec – Une traversée entre identités, tensions et avenir commun et Panafricanisme culturel : l’action des femmes afro-descendantes – Stratégie pour un retour au vivant, elle s'est prêtée au jeu des questions réponses d'internautes et de lecteurs, en ce Mois de l'histoire des Noirs 2026, au Canada.

Question 1 : Mais pourquoi avez-vous écrit et publié deux livres en même temps ?
Mélina Seymour : Et pourquoi pas ?! Je ne savais pas que c’était impossible, alors je l’ai fait. Plus sérieusement, l’écriture, comme l’art, est pour moi une forme de thérapie. Une manière de traverser la solitude, les creux, les tempêtes intérieures.
Écrire, témoigner, après des années d’initiatives et d’observation entre la Guadeloupe, le Canada et l’Afrique de l’Ouest, me paraît simplement légitime. J’ai un petit vécu… mais assez dense pour laisser une empreinte utile…enfin, je crois.
Et puis, une personne très chère à mon cœur est partie brutalement. Elle avait tant de projets : écrire, retourner au pays, créer son agence… et du jour au lendemain, tout s’est évaporé. Ça m’a rappelé une chose très simple : on croit toujours qu’on aura le temps. Mais on ne sait jamais. Alors j’ai décidé de continuer à faire ce qui m’appelle, ce qui m’habite, en essayant d’être utile.
Poser un regard sur Ce que l’immigration fait au Québec, comme raconter le Panafricanisme culturel à travers l’action des femmes afro-descendantes… ça me semble nécessaire. J’écris comme on dépose une trace. Comme une contribution.
Question 2 : Vous avez été journaliste, directrice de cabinet, restauratrice, fondatrice d’associations, autrice… On dirait plusieurs vies en une seule. Qu’est-ce qui relie tout ça ?
Mélina Seymour : Comme une sorte d’ancêtre afro-futuriste ! En réalité, je n’ai pas “multiplié les rôles”. J’ai simplement suivi la même mission, sous plusieurs visages. Avant, chez nous, on appelait des gens comme moi des « personnes instables ». Aujourd’hui, on recherche exactement ces profils-là : polyvalents, capables de s’adapter, qui résistent à la pression.
De l’extérieur, pour certains esprits chagrins, ça ressemble à des chemins dispersés. Mais pour celles et ceux qui ont de la vision et qui comprennent le monde dans lequel on vit aujourd’hui, c’est le même fil. Mon parcours a commencé très tôt, dans le milieu associatif, à 15 ans, en Guadeloupe. Depuis, je n’ai fait qu’une chose : défendre, informer, organiser, nourrir, rassembler, écrire. C’est le même geste. Toujours une façon de prendre soin du vivant en moi et autour de moi :
• Le journalisme, c’était donner la parole.
• La politique, agir concrètement sur les conditions de vie.
• La restauration, nourrir les corps et créer du lien.
• Les associations, bâtir des ponts, bénévolement.
• Et les livres… laisser une empreinte, transmettre, réparer un peu la mémoire.
Je n’ai jamais cherché à faire carrière. J’ai simplement répondu à ce qui m’appelait, là où j’avais quelque chose d’utile à offrir. Au fond, tout est relié par ça : l’utilité. Être à ma place. Servir à quelque chose de vivant, de beau.
Question 3 : Vous parlez souvent d’utilité et de contribution. Vous écrivez comme si le temps était compté. Vous ressentez cette urgence ?
Mélina Seymour : Oui. Très clairement! Depuis la COVID-19, j’ai l’impression que le temps s’est accéléré. Comme si une porte spatio-temporelle s’était ouverte quelque part… Comme si quelque chose s’était fissuré dans notre illusion de stabilité.
Autour de moi, j’ai vu trop de départs. J'ai vu partir des quarantenaires par dizaines, des personnes qui semblaient en pleine forme, puis un cancer, un AVC…D’autres qui s’effondrent sous la pression du monde. Mon conjoint est même décédé brutalement, en 2024, à cause d'un cancer du foie. Un monde s'écroule et des projets interrompus net.
Dans ma vie, j’ai souvent eu la chance de réaliser ce qu’il y avait sur ma check-list. Mais aujourd’hui, je comprends que “plus tard” n’existe plus vraiment. Alors oui, j’ai cette urgence. Pas une urgence stressée, pas une course, mais plutôt une façon lucide d'affronter la vie.
Si je me sens alignée avec quelque chose qui m'appelle, j'agis. Si j’ai un acte utile à poser, je le pose maintenant, pas plus tard. Je ne suis pas de nature à procrastiner, alors cette façon d’être me ressemble.
Et puis le monde lui-même est traversé d’urgences : climatique, sociale, culturelle, identitaire…Je veux rester actrice de ma vie, pas une spectatrice. Écrire, créer, agir…c’est simplement ma façon de participer au monde pendant que je suis encore là.

Question 4 : Quand vous imaginez le monde dans vingt ou trente ans, qu’est-ce que vous espérez avoir contribué à changer, même modestement ?
Mélina Seymour : Dans vingt ans, ma plus jeune fille aura 27 ans. Donc je ne pense pas au futur de manière abstraite.Je pense à elle, à ses sœurs, à leur génération.
J’aimerais leur laisser autre chose que des souvenirs. J’aimerais leur laisser une posture, du courage, de la résilience. La preuve qu’on peut agir même quand le contexte est dur, et qu'on ne possède pas tout. Qu’on peut penser et faire, Réfléchir et bâtir ou encore être intellectuelle sans quitter le terrain.
Si mes filles peuvent se dire :“Maman n’a pas juste parlé. Elle a contribué. Elle a construit. Elle a essayé d’être utile.” Alors ça me suffit.
Et plus largement, j’espère avoir participé, même modestement, à retisser des liens : entre les cultures, entre les territoires, entre l’Afrique et ses diasporas, entre mémoire et futur.
Aider les gens à savoir qui ils sont. Parce que quand on sait qui on est, on marche plus droit.
Le reste… ce sera leur chemin.
Question 5 : Pourquoi cette coupe de cheveux ? Crâne rasé sur les côtés…
Mélina Seymour : Dans beaucoup de pratiques africaines et afro-descendantes, les cheveux ne sont jamais juste une question d’esthétique. Ils ont été historiquement un langage social et spirituel : ils pouvaient indiquer l’âge, le statut social, l’appartenance à une communauté ou à un clan, la situation matrimoniale… et parfois même la relation au divin ou au monde ancestral.
Dans certaines sociétés, le haut de la tête était considéré comme le point de contact avec l’énergie spirituelle. Les rituels de coiffure, tresses, nattes ou coupes, pouvaient être liés à des passages importants de la vie ou à des initiations.
Dans d’autres traditions, raser partiellement ou complètement les cheveux était associé à des moments de transition profonde : deuil, passage à l’âge adulte ou purification. Chez certains peuples d’Afrique de l’Ouest, par exemple, jeunes filles et garçons pouvaient se raser pour signaler un changement de statut social ou marquer une étape importante.
Et il y a aussi une dimension politique et identitaire : pendant la traite et la colonisation, les coiffures traditionnelles ont été attaquées, voire forcées à disparaître pour effacer les liens culturels.
Aujourd’hui encore, le retour à certains styles, y compris des coupes rasées ou naturelles, peut être une affirmation consciente de soi, de son héritage et de sa liberté. Pour moi, ce n’est pas une mode ni un hasard. Ce n’est pas juste une coupe, mais un marqueur précis dans ma vie, un signe de passage. C’est mon initiation à la vie.
Les deux ouvrages de Mélina Seymour publiés aux Éditions Amadou Ba - Alke Bulan :
📚 Ce que l’immigration fait au Québec – Une traversée entre identités, tensions et avenir commun 👉🏽 Disponible ici.
📚 Panafricanisme culturel : l’action des femmes afro-descendantes – Stratégie pour un retour au vivant 👉🏽 Disponible ici.





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