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La reconnaissance du vivant : dix années au cœur d'une même pensée

Ces derniers jours, j'ai replongé dans Ti kozé, au cœur de la Guadeloupe, le premier tome d'un livre que j'ai écrit et publié aux Éditions Nestor, en 2016. Dix ans se sont écoulés depuis sa parution.

En le relisant, je n'ai pas eu le sentiment de retrouver un ancien livre. J'ai retrouvé le fil d'une pensée.


J'y écrivais :


"Laisser s'exprimer les autres, les écouter et parfois donner mon avis sur des sujets qui me tiennent à cœur font partie de mon quotidien." 

Plus loin, j'ajoutais :


"La population a besoin d'être entendue. Elle a besoin de s'exprimer et d'être prise en compte. Se savoir écouté, sans ressentir le jugement, la critique ou les moqueries de l'autre est déjà en soi une bonne thérapie."

Puis venait cette réflexion :


"Il serait certainement salutaire que psychologues, psychanalystes, autres professionnels et bénévoles organisent des journées libres de discussions… Une façon de permettre à ceux qui en ont besoin de se libérer de nœuds divers."


Ti Kozé au Coeur de la Guadeloupe. Mélina Seymour, dans la ville des Abymes, en campagne électorale, en novembre 2015.
Ti Kozé au Coeur de la Guadeloupe. Mélina Seymour, dans la ville des Abymes, en campagne électorale, en novembre 2015.


Une pensée née de l'écoute


À cette époque, les intelligences artificielles conversationnelles n'existaient pas encore. Cette pensée n'est donc pas née d'un dialogue avec une machine. Elle est née de centaines d'heures passées à écouter des êtres humains.


J'avais commencé la radio à quinze ans et demi. La télévision est venue ensuite, puis le journalisme. Pendant des années, je suis allée à la rencontre de femmes et d'hommes de tous horizons, connus ou inconnus, puissants ou invisibles, convaincue qu'une société ne se comprend pas seulement depuis ses institutions, mais aussi depuis les paroles qu'elle n'entend plus, ou qu'elle n'a pas pris le temps d'écouter. Ce qui me bouleversait n'était pas uniquement ce que les gens racontaient. C'était ce qui se produisait lorsqu'ils comprenaient que, pour une fois, quelqu'un les écoutait réellement. Beaucoup ne cherchaient ni à convaincre, ni à obtenir raison. Ils éprouvaient simplement le besoin profond que leur existence soit reçue avec suffisamment de considération pour que leur parole compte.


En relisant ce livre aujourd'hui, je mesure combien cette intuition traverse tout ce que je construis depuis. J'ai été animatrice radio et télévision, journaliste ; je suis aujourd'hui entrepreneure culturelle, autrice et éditrice. Avec SEYMOUR Création, qui porte le nom de mon père, je travaille avec des artisans sculpteurs qui honorent des femmes et des hommes de leur vivant à travers des œuvres sculptées en bois. Avec les Éditions LARGENT, qui portent le nom de ma mère, j'accompagne des auteurs afin que leur histoire puisse être écrite, publiée et transmise. Les ateliers de littératie prolongent cette même démarche. Vu de l'extérieur, pour ceux qui ne savent pas faire de liens, ces activités semblent appartenir à des univers différents. Pour moi, elles procèdent d'une seule et même pensée.


Quand une existence devient patrimoine humain


Je ne cherche pas seulement à honorer les vivants. Je crois que la reconnaissance commence bien avant les cérémonies, les distinctions, les discours ou les hommages. Elle commence au moment où l'on accepte de s'arrêter pour écouter quelqu'un comme si sa parole pouvait déjà appartenir au patrimoine humain d'une communauté. Le temps que nous décidons d'accorder à l'autre est sans doute l'une des choses les plus précieuses que nous puissions lui offrir. Écouter véritablement quelqu'un, sans vouloir parler à sa place, sans chercher immédiatement à répondre ou à convaincre, c'est lui dire qu'il compte. C'est reconnaître que son existence possède une valeur qui dépasse sa fonction, son statut social, sa notoriété ou la place qu'elle occupe dans l'espace public. Cette qualité de présence est, à mes yeux, la forme la plus pure de la reconnaissance. C'est de l'amour à l'état brut.


Depuis longtemps, je pressens que le véritable enjeu n'est pas seulement de conserver la mémoire des sociétés, mais de comprendre comment cette mémoire se construit. Une existence n'entre pas naturellement dans le patrimoine humain d'une communauté parce qu'elle a été vécue. Elle y entre parce qu'un autre être humain a choisi de l'écouter, de la reconnaître et de considérer qu'elle méritait d'être portée au-delà d'elle-même. Je ne cherche pas seulement à transmettre des histoires. Je m'interroge sur ce moment où une société décide, consciemment ou non, que telle existence fera désormais partie de son récit commun tandis qu'une autre retombera dans le silence.


Qui décide qu'une existence mérite d'entrer dans le patrimoine humain d'une communauté ? Selon quels critères ? Et qui décide de ces critères ? Pourquoi certaines vies deviennent-elles naturellement transmissibles tandis que d'autres, pourtant tout aussi essentielles à la construction d'une famille, d'un territoire, d'une culture ou d'une société, demeurent à la périphérie de la mémoire collective ? Je ne crois pas que ces questions relèvent uniquement du patrimoine ou de la culture. Elles touchent à notre manière même de faire société.



Ti Kozé au Coeur de la Guadeloupe. Mélina Seymour, dans la ville des Abymes, en campagne électorale, en novembre 2015.
Ti Kozé au Coeur de la Guadeloupe. Mélina Seymour, Livre publié aux Éditions NESTOR. Juin 2016.

Une même pensée, plusieurs formes


En refermant Ti kozé (petites discussions), je n'ai pas eu l'impression de regarder derrière moi. J'ai simplement constaté que, depuis une décennie, les formes ont changé, mais que la pensée est demeurée fidèle à elle-même. Les livres, les œuvres sculptées, les auteurs que j'accompagne, les ateliers de littératie, les projets patrimoniaux que je porte aujourd'hui ne sont pas des chemins différents. Ils sont les expressions d'une même conviction.


Je crois qu'une société ne grandit pas uniquement par ce qu'elle produit ou par ce qu'elle conserve. Elle grandit par la qualité du temps qu'elle accepte d'accorder aux autres, par sa capacité à écouter avant de juger, à reconnaître avant de célébrer et à honorer avant de regretter. C'est peut-être cela qui traverse discrètement toute mon œuvre depuis le début : cette conviction qu'avant d'entrer dans la mémoire d'une communauté, toute existence mérite d'être pleinement reconnue dans le vivant.


Le temps que nous décidons d'accorder à l'autre est sans doute l'une des choses les plus précieuses que nous puissions lui offrir. C'est de l'amour à l'état brut.



 
 
 

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