Traité de littérapie : écrire son histoire ne signifie pas encore la raconter
On peut avoir vécu chaque seconde d’une histoire et pourtant ne pas avoir donné au lecteur suffisamment d’éléments pour la comprendre. C’est une difficulté que je rencontre régulièrement lorsque je travaille sur des récits de vie. L’auteur sait, mais le lecteur, non.
L’auteur sait quelle maison se cache derrière « chez ma grand-mère ». Il connaît la voix de cette mère dont il vient d’écrire le prénom. Il sait pourquoi cette dispute a été décisive, ce qui s’était passé la veille, ce que signifiait ce silence autour de la table et pourquoi une phrase apparemment anodine l’accompagne encore trente ans plus tard.
Tout cela existe dans sa mémoire. Mais tout cela n’existe pas nécessairement dans son texte.
Le passage entre l’expérience vécue et le récit commence aussi par cette prise de conscience : ce qui est évident pour celui qui a vécu une scène ne l’est pas pour celui qui la découvre.
Dans le Traité de littérapie – Déposer, mettre en récit, transmettre, je l’écris ainsi :
« Écrire pour soi et écrire pour un lecteur sont deux gestes différents. Dans le premier, la vérité de ce qu'on a ressenti suffit. Dans le second, il faut redonner à quelqu'un qui n'était pas là ce qu'il n'a pas vécu, la pièce, l'heure, le visage en face, ce qui s'est dit mot pour mot. Sans ces éléments, le lecteur reste à l'extérieur du souvenir au lieu d'y entrer. C'est un réflexe très courant chez qui écrit un premier livre de vie, surtout lorsque le texte est né d'un besoin de dire plutôt que d'un projet de raconter à quelqu'un d'autre. Le mode confession vient naturellement. Le mode récit s'apprend, et c'est une partie du travail que je fais avec chaque personne que j'accompagne. »
Cette distinction peut sembler simple. Dans la pratique, elle transforme profondément la manière de travailler un récit de vie.

Une personne peut écrire : « Ce jour-là, ma mère m’a dit quelque chose que je n’ai jamais oublié. »
Pour elle, cette phrase est chargée. Elle sait ce que sa mère lui a dit. Elle se souvient peut-être de son regard, de la pièce dans laquelle elles se trouvaient, de son propre âge, de ce qu’elle a ressenti à cet instant. Elle connaît aussi tout ce qui précède cette conversation.
Le lecteur, lui, reçoit une information : quelque chose d’important a été dit. Mais il ne reçoit pas encore la scène. Il faut alors revenir vers la personne. Que vous a-t-elle dit ? Où étiez-vous ? Quel âge aviez-vous ? Étiez-vous seules ? Que s’est-il passé juste avant ? Que s’est-il passé après ?
Toutes les réponses n’ont pas vocation à se retrouver dans le livre. L’objectif n’est pas de surcharger le texte de détails ni de transformer chaque souvenir en longue scène descriptive. Certaines informations permettront simplement de comprendre le contexte. D’autres feront apparaître un détail qui, à lui seul, donnera au lecteur ce dont il avait besoin pour entrer dans le souvenir.
C’est une part importante de mon travail d’accompagnement aux Éditions LARGENT.
Le premier texte n’a pas à être un texte fini
Lorsqu’une personne décide d’écrire son parcours de vie, elle ne commence pas nécessairement avec une architecture narrative, un découpage en chapitres ou une réflexion sur ce que son futur lecteur doit savoir.
Elle commence souvent avec ce qu’elle porte.
Des souvenirs peuvent arriver dans le désordre. Une période occupe vingt pages alors que dix années sont résumées en trois lignes. Certains noms reviennent sans avoir été présentés. Des événements considérables sont racontés très rapidement parce que leur importance semble évidente à celui qui les a vécus. À l’inverse, une anecdote apparemment secondaire peut prendre beaucoup de place parce qu’elle est restée particulièrement vive dans la mémoire.
Je ne considère pas cette première matière comme un défaut à corriger.
Dans ma méthode de littérapie, il faut pouvoir déposer avant de vouloir organiser.
Déposer permet de faire venir la matière. Le travail de mise en récit intervient ensuite, avec une autre question : comment cette histoire, qui appartient d’abord à celui ou celle qui l’a vécue, peut-elle devenir accessible à quelqu’un qui n’en connaît ni les personnes, ni les lieux, ni les codes, ni les épisodes antérieurs ?
Cette deuxième étape demande un changement de position. L’auteur ne regarde plus seulement son texte depuis sa propre mémoire. Il commence à le regarder depuis la place de celui qui le lira.
Cela ne signifie pas écrire pour satisfaire le lecteur ou modifier son histoire en fonction de ce que l’on suppose qu’il voudrait lire. Il s’agit de lui donner les éléments nécessaires pour comprendre.
La différence est importante.
Mettre en récit sans prendre la place de celui qui raconte
L’accompagnement d’un récit de vie soulève alors une question qui m’importe beaucoup : jusqu’où intervenir ?
Lorsque je reviens vers un auteur pour lui demander ce qu’il s’est réellement passé dans une scène, je ne cherche pas une matière qui me permettrait de réécrire son histoire à sa place. Je cherche ce qui manque à son propre récit. Cette position implique de travailler au plus près de sa voix. Certaines personnes racontent avec beaucoup de détails. D’autres sont très directes. Certaines utilisent l’humour pour parler d’événements difficiles. D’autres possèdent une manière très orale de raconter. Il ne s’agit pas de produire, à la fin, des livres qui auraient tous la même voix sous prétexte qu’ils ont bénéficié du même accompagnement.
La Dre Alberte Cabarrus, docteure en sciences de l’éducation et de la formation, a consacré une note d’analyse scientifique au Traité de littérapie. Elle relève parmi les neuf principes organisant la méthode « l’adaptation, la fidélité à la voix, la co-construction, la souveraineté de l’auteur et la séparation des cadres ». Elle souligne également que le travail de formalisation permet de nommer les opérations, d’expliciter le protocole et d’en définir les frontières. La souveraineté de l’auteur n’est pas, pour moi, un principe abstrait.
La personne reste propriétaire de son histoire. Elle décide de ce qu’elle veut dire, de ce qu’elle ne souhaite pas rendre public et de ce dans quoi elle se reconnaît. L’accompagnement peut questionner, proposer, faire apparaître une incohérence ou signaler qu’une scène demeure inaccessible au lecteur. Il ne doit pas confisquer la parole.
C’est aussi ce qui distingue ce travail d’une écriture dans laquelle la voix de celui qui accompagne finirait par recouvrir celle de celui qui a vécu.
Revenir au souvenir sans fabriquer de mémoire
Les questions posées pendant la mise en récit produisent parfois des choses inattendues.
On demande où une scène s’est déroulée et la personne se rappelle soudain qu’elle était assise sur les marches devant la maison. On lui demande qui était présent et elle réalise qu’une sœur se trouvait là, silencieuse, alors qu’elle ne l’avait pas mentionnée dans son premier texte. Une question sur une conversation fait revenir une phrase exacte, conservée pendant des décennies.
Ces éléments peuvent modifier la compréhension d’une scène sans modifier ce qui a été vécu.
Mais il existe aussi des souvenirs incomplets.
On ne se rappelle plus la date. On sait qu’une conversation a eu lieu, mais on ne peut plus restituer les mots exacts. On revoit parfaitement un lieu sans pouvoir dire si l’événement s’est produit le matin ou en fin de journée. Il faut accepter ces limites.
Mettre en récit ne donne pas le droit de compléter artificiellement la mémoire. Si une personne ne se souvient plus d’une phrase, on ne lui en invente pas une parce qu’un dialogue serait plus vivant. Si elle ignore l’heure, on ne choisit pas un coucher de soleil parce que la scène serait plus belle.
Cette retenue fait partie du travail éditorial. La fidélité à la voix suppose aussi une fidélité à ce qui peut réellement être affirmé. Un récit de vie n’a pas besoin d’être exhaustif pour être fort. Il peut contenir des zones d’incertitude, des souvenirs fragmentaires et même des silences.
De l’expérience professionnelle à la formalisation d’une méthode
La littérapie est née de ma pratique d’autrice, de journaliste, d’éditrice et d’accompagnatrice de récits. Le Traité de littérapie a représenté une autre étape : celle de la formalisation.
La Dre Alberte Cabarrus résume la méthode comme un accompagnement par l’écriture qui permet à une personne de « déposer une partie de son vécu, de la mettre en mots, de la structurer en récit puis, si elle le souhaite, de la transmettre ».
Ce passage de la pratique à la méthode est important.
Pendant longtemps, certains gestes peuvent être accomplis parce que l’expérience nous a appris à les accomplir. On sait quand poser une question. On comprend qu’un passage mérite d’être repris. On repère qu’une personne raconte un événement depuis ce qu’elle en sait aujourd’hui, mais n’a pas encore redonné au lecteur ce qu’elle savait au moment où l’événement s’est produit.
Formaliser oblige à faire autre chose : nommer ces gestes, comprendre leur fonction, définir leur place et leurs limites.
C’est sur ce point que l’analyse d’Alberte Cabarrus apporte un regard particulièrement intéressant. Elle considère que l’intérêt scientifique du travail réside d’abord dans « le passage d’une pratique professionnelle à sa formalisation méthodologique ». Selon elle, le fait de nommer les opérations, d’expliciter le protocole et d’en définir les frontières transforme progressivement un savoir issu de l’expérience en un objet qui peut être transmis, discuté et interrogé par la recherche. Cette formulation correspond à l’étape où se trouve aujourd’hui la littérapie.
Le traité ne prétend pas que le fait d’avoir formalisé une méthode suffit à en démontrer scientifiquement les effets. Une pratique peut être cohérente, structurée, utilisée professionnellement et décrite avec précision sans que cela constitue encore une validation scientifique.
Alberte Cabarrus insiste elle-même sur cette limite. Les cas fictifs ou composites présentés dans le « Laboratoire de littérapie » permettent d’observer les opérations de la méthode, mais ne constituent pas encore un corpus empirique permettant d’en valider scientifiquement les effets. Elle considère donc le traité comme « une première étape particulièrement structurée de construction d’un objet de recherche ».
Cette distinction me paraît nécessaire parce qu’elle permet de ne confondre ni les espaces ni les ambitions. La pratique existe. La méthode est désormais formalisée. La recherche doit pouvoir venir l’observer avec ses propres outils.
La littérapie n’est pas une thérapie
Le mot lui-même peut provoquer une confusion. La littérapie travaille avec le vécu, la mémoire, l’écriture et parfois des épisodes profondément personnels. Cela ne suffit pas à en faire une démarche thérapeutique.
Le Traité situe donc la méthode par rapport à plusieurs pratiques déjà constituées : récit de vie, autobiographie, atelier d’écriture, bibliothérapie, écriture expressive ou encore ghostwriting. Alberte Cabarrus relève que cette mise en perspective permet d’affirmer la finalité littéraire et éditoriale de la littérapie et de la distinguer d’une démarche thérapeutique.
Cette frontière détermine également mon travail aux Éditions LARGENT.

Une personne peut éprouver beaucoup de choses en écrivant son histoire. Elle peut découvrir des liens qu’elle n’avait jamais formulés, être émue en relisant certains épisodes ou éprouver le sentiment d’avoir enfin posé des mots sur une période de sa vie. Ces effets lui appartiennent.
L’objet de mon accompagnement reste le récit et sa transmission.
Je travaille avec la matière que la personne choisit de confier pour l’aider à la mettre en mots, à l’organiser, à retrouver lorsque c’est possible les éléments nécessaires à sa compréhension et à construire un texte dans lequel elle puisse continuer à reconnaître sa voix.
De la formalisation à la recherche
La publication du traité ne ferme donc pas le travail. Elle permet au contraire d’ouvrir une nouvelle étape.
Pour qu’une méthode issue d’une pratique professionnelle devienne un véritable objet de recherche, elle doit pouvoir être observée au-delà de la personne qui l’a créée.
Que se passe-t-il si d’autres accompagnateurs sont formés à la méthode ? Quels gestes reproduisent-ils ? Quelles différences apparaissent dans les accompagnements ? Comment les auteurs vivent-ils le processus ? Quels éléments de la méthode peuvent être stabilisés ? Quelles dimensions relèvent davantage du savoir-faire singulier de l’accompagnateur ?
Ce sont désormais des questions légitimes.
Dans sa note, Alberte Cabarrus évoque plusieurs pistes : constitution d’un corpus réel, expérimentation par différents accompagnateurs, analyse comparative des pratiques et des restitutions, étude de la réception par les auteurs et approfondissement des dimensions éthiques. Elle considère que le traité ouvre ainsi « un programme de recherche prometteur ».
J’aime l’idée que le travail puisse maintenant être confronté.
Une méthode ne gagne rien à être protégée de la discussion. Si elle veut dépasser le savoir-faire de celle qui l’a conçue, elle doit pouvoir être essayée par d’autres, questionnée, comparée et, lorsque cela est nécessaire, corrigée. Le traité pose donc un cadre. Il ne prétend pas prononcer le dernier mot.
Déposer, mettre en récit, transmettre
Au commencement de tout cela, il reste pourtant un geste beaucoup plus simple : quelqu’un décide d’écrire une partie de son histoire.
Cette personne ne pense pas nécessairement à la méthodologie de l’écriture autobiographique. Elle ne se demande pas si son expérience pourrait un jour devenir un objet de recherche. Elle sait seulement qu’elle veut raconter.
C’est à partir de cette matière humaine que tout commence.
Déposer, parce qu’avant de construire il faut permettre à la parole d’exister.
Mettre en récit, parce que ce qui existe dans la mémoire de celui qui raconte doit trouver une forme qui permette à un autre de le recevoir.
Transmettre, parce qu’un récit de vie prend une autre dimension lorsqu’il peut quitter celui qui l’a vécu et continuer son chemin auprès d’autres personnes.
Écrire son histoire ne consiste donc pas uniquement à mettre sur le papier une succession de souvenirs. Il faut parfois revenir vers une scène, retrouver ce qui peut l’être, accepter ce qui ne peut plus l’être, choisir ce qui doit être transmis et apprendre à regarder son propre texte depuis la place de quelqu’un qui ne sait rien encore.
Le lecteur n’était pas dans cette maison. Il n’a pas entendu cette conversation. Il ne connaît pas cette mère, ce père, cette enfance, ce pays quitté, cette décision prise un matin, cette rencontre qui a changé une trajectoire. L’auteur, lui, y était.
Le travail du récit consiste à réduire cette distance sans trahir ce qui a été vécu.
C’est là que se situe mon accompagnement personnalisé aux Éditions LARGENT et le travail que j’ai choisi de formaliser dans le Traité de littérapie – Déposer, mettre en récit, transmettre.
Pour se procurer le livre :






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